L'épopée des numéros de série

Mise à jour Mars 2013

L'année 1850 marque un tournant dans l'histoire de l'arithmomètre. Thomas est devenu un homme riche: ses compagnies d'assurances, le Soleil et l'Aigle, rapportent bien. L'Europe s'industrialise ! La machine devient fiable ! Bref, tous les ingrédients sont là pour assurer la réussite commerciale et la gloire à notre Chevalier.

Sur le plan technique, les modèles se succèdent à un rythme relativement soutenu. Près de 500 machines sortiront des ateliers entre 1850 et 1865. Malheureusement, bien peu d'entre elles ont survécu. A ce jour, on recense une quarantaine de machines de cette période, soit 8 % de la production !
Cette rareté a rendu la datation des machines difficile et l'expertise aléatoire. Trop de machines vendues aux enchères ont été incorrectement datées : la faute aux numéros de série !

Le long travail mené depuis plusieurs années donne aujourd'hui un nouvel éclairage sur la manière dont les machines étaient numérotées.


I) Premiers indices


a) Numérotation et chronologie

Il apparait que la numérotation, que l'on voudrait chronologique, n'est pas en adéquation avec les caractéristiques techniques des machines. Prenons l'exemple de l'arithmomètre n° 151 et comparons le avec le n°52. Le premier a été offert en Juillet 1852 à Zénoïde de Jacquemain, la nièce de Thomas de Colmar. Le second est un modèle fabriqué vers 1860. Il a été parfaitement décrit dans la littérature scientifique de l'époque par Franz Reuleaux, L'Epervier du Quénnon et Hirn.

Si l'on suit l'hypothèse de la numérotation linéaire, on se retrouve à dater n°52 en 1851 alors qu'on sait qu'elle a été fabriquée en 1860.

S/n 151 (Sans compteurs)
S/n 52 (avec compteurs)
Juillet 1852
1860-...

 

b) Présence de numéros identiques

Le cas du n° 118 illustre bien notre affaire. On se retrouve en présence de 2 machines d'un même modèle (T1852) dont la capacité est différente !

• La première, de capacité 5x0x10 (A), a été offerte en 1852 au roi du Portugal.

• La seconde, de capacité 8x0x16 (B), date de 1854. On en connait la date précise parce que l'une de ses petites soeurs, n° 105, a été offerte en juin 1854 à Mr LeVerrier, directeur de l'Observatoire impérial de Paris !

S/n 118
S/n 118
Machine du roi du Portugal
© Deutsches Museum
1852 1852
1854 1854

 

c) Le cas de n°4, le plus plus numéro de série connu.

N°4 est-elle la plus ancienne ? Et bien non !! Sur le plan technique, d'une part, la machine possède un système plus récent de retenue, dit "à poussée horizontale". Sa principale fonction est d'éviter que le chariot ne se lève de manière intempestive pendant la phase de retenue, ce qui était le cas sur le modèle T1850. Pour pallier cet inconvénient, un astucieux système de maintien du chariot fut intégré sur T1852. Notons d'autre part que le célèbre "Piano arithmomètre" de 1'exposition universelle de 1855 possède le même système de retenue.

Ces deux éléments nous conduisent de manière assez objective à dater n°4 vers 1854-1856. Pour plus de détails techniques, je vous invite à lire les chapitres Modèles & Système de retenue

S/n 4
Piano-Arithmomètre de 1855
1854-1856
1855

 

d) Y a-t-il une logique ?

A lire ces quelques lignes, on voit bien que la numérotation est trompeuse. Mais ce n'est pas pour autant que le contremaître de Thomas a fait n'importe quoi ! Les données manquent, certes, mais tout de même, il y a un faisceau d'indices, comme on dirait dans la police !

Permettez-moi de vous présenter l'hypothèse du Registre d'atelier

 

II) L'hypothèse du registre d'atelier


C'est en lisant un article de l'Abbé Moigno, écrit en janvier 1854 dans la célèbre revue des sciences Cosmos, que cette "hypothèse du registre d'atelier" a germé.

Dans son texte, l'auteur indique qu'environ 200 machines à 10 chiffres (5x0x10) et une cinquantaine de machines à 16 chiffres (8x0x16) étaient déjà sorties des ateliers de fabrication...
Si l'on prend pour point de départ l'année 1850, date à laquelle Thomas commenca à faire fabriquer en nombre ses arithmomètres, cela nous donne en moyenne un peu plus 50 machines à dix chiffres (A) et une bonne douzaine de machines à 16 chiffres (B) par an.

Partons du principe que le contremaître tenait en 1850 un registre où étaient consignées toutes les machines fabriquées. Pour des raisons de comptabilité, chaque version (A et B) de modèle possédait une numérotation propre. Pendant les deux premières années, les petites machines à 10 chiffres se vendaient mieux car elles étaient moins chères. Du coup, au fil du temps, un décalage se créa au niveau de la numérotation !

Rien d'étonnant donc à ce qu'une grande machine de 16 chiffres portant le même numéro de série n°118 soit fabriquée deux années plus tard !

Capacité
Numéro de série
Année
5x0x10
S/n 118
1852
8x0x16
S/n 118
1854

 

En 1852, Thomas modifie son arithmomètre (T1852), qu'il décline toujours en 2 versions (5x0x10 et 8x0x16). Il supprime le multiplicateur, modifie l'inverseur de marche et sécurise le mécanisme de retenue. Mais comment gérer ce nouveau venu ? Est-ce un nouveau modèle ? Doit-on créer une nouvelle numérotation ? Ou poursuivre celle déjà existante ?

Ce qui est certain, c'est que désormais les numéros sont gravés sur les platines des machines. Pour l'arithmomètre à 10 chiffres (T1850A), par exemple; ils s'échelonnent entre n°118 et n°190. On est donc très proche des 200 machines mentionnées par l'Abbé Moigno !

Le problème finalement est de savoir quel est le premier numéro à avoir été gravée sur la platine d'une machine à 10 chiffres !

Notre hypothèse de départ prend ici tout son sens. Plutôt que de commencer la numérotation de sa nouvelle machine au n°1 , il se basa sur le registre d'atelier !! Si 100 machines T1850A ont été construites auparavant, et bien ! Que la numérotation de T1852A commence au n°101 !

Dans l'état actuel des recherches, il est difficile d'être vraiment précis. Compte tenu du fait que les T1850 n'étaient pas numérotées et qu'on n'a pas de certitude quant au numéro de départ des T1852, il n'est pas interdit de penser que seulement 50 T1850A ont été construites, contre 150 T1852A. Concernant les grands modèles T1850B et T1852 B, le principe est le même, mais en moindre quantité.

La découverte de nouveaux numéros nous permettra un jour d'affiner ce point.

Au final, quand on fait les comptes, on arrive à un peu plus de 300 machines construites en 5 ans ! La construction du Piano arithmomètre présentée à l'exposition universelle de Paris en marque l'apogée.

Entre 1856 et 1865, Thomas continue d'améliorer ses machines. Il introduit en 1858 un système de compteurs de tours pour chaque rang décimal (6, 9, ou 11 en fonction des versions). C'est une innovation importante. Elle permet à l'opérateur de contrôler l'avancée d'une multiplication à plusieurs chiffres, de grandement faciliter les divisions et l'extraction des racines carrées et cubiques. En 1860, le nouveau modèle T1860, décliné en deux versions, sort des ateliers. Tous portent des numéros de série inférieurs à 60, ce qui laisse encore penser à une numérotation spécifique. Et puis, vers 1863, un petit modèle "économique" T1863 vient élargir le catalogue. Il est de petite capacité et ne possède pas de compteurs de tours (5x0x10). Mais ce qui nous intéresse ici, c'est que la numérotation commence directement au n°500 !

Pas de n° 200, pas de n° 300, ni de n° 400 !!

Ne nous inquiétons pas, l'hypothèse du registre d'atelier peut l'expliquer !! Devant la multiplication des modèles, il devenait urgent de simplifier le registre. En comptabilisant l'ensemble des machines produites depuis 1850, le nombre dépassait les 400. L'idée de repartir à un chiffre rond (500) témoigne d'une volonté d'harmonisation. Et à partir de ce moment là, la numérotation sera continue.

En 1865, Un nouveau brevet est déposé ! Nouvelles machines ! Nouveau cachet ! Et numérotation continue, quelque soit la version de la machine: petite (A), moyenne (B), ou grande, à 20 chiffres (C).

Thomas dispose alors d'un catalogue de modèles assez impressionnant. L'inventaire de l'atelier du 16, rue de la Tour des Dames, en 1870, à la mort de Thomas de Colmar, nous indique bien que tous ces modèles étaient en stock !

Intitulé
Modèle
Nombre
Prix unitaire
 
Machines de 12 chiffres à quotient ordinaire
T1860 A
40
100 fr.
Machines de 16 chiffres à quotient ordinaire
T1860 B
33
150 fr.
Machines de 10 chiffres sans quotient (5x0x10)
T1865 -
13
50 fr.
Machines de 12 chiffres à quotient effaceur
T1865 A
58
200 fr.
Machines de 16 chiffres à quotient effaceur
T1865 B
76
250 fr.
Machines de 20 chiffres à quotient effaceur
T1865 C
9
400 fr.


III) 1865-1907 : La numérotation continue !

Entre 1865 et 1887, près de 2000 machines sortiront des ateliers avec le cachet Thomas de Colmar. Quand on parle "d'arithmomètre Thomas de Colmar", il y a ceux avant 1870 (date de sa mort) et ceux après 1870 ! (Les puristes apprécieront).
Son fils, Thomas de Bojano, continua de produire des arithmomètres griffés "Thomas de Colmar" jusqu'en 1881, puis l'un de ses petits fils reprit le flambeau jusqu'en 1887. Début 1888, il y eut cession des droits à un célèbre ingénieur qui était déjà le constructeur des "Thomas" depuis plusieurs années : Louis Payen.
Et oui ! Une "Thomas de Colmar" n° 1800 était déjà une machine construite par Payen ! Mais ce dernier n'apposera son propre cachet sur les machines qu'en 1888. Les premiers modèles Payen (P1) sont d'ailleurs identiques aux derniers modèles Thomas. A l'aube du nouveau siècle, on trouvera des machines Payen numérotées ± n° 3900 !!!

 

IV) 1907-1915 : Veuve Léontine Payen lance le modèle "Aigle"


A la mort de Payen, en 1901, sa veuve Léontine veille au grain. Elle dépose même un brevet en 1907 pour un nouvel arithmomètre comportant principalement des améliorations au niveau des systèmes de remise à zéro des totalisateurs et des compteurs. Ses machines portent le cachet "Vve L. Payen" surmonté d'un aigle aux ailes déployées ! D'où le nom de Payen Aigle (P4). .

Une nouvelle numérotation est introduite : elle semble commencer au n° 500, puis s'arrête vers le n° 1700. Y a-t-il eu réellement 1200 arithmomètres de type P4 construits entre 1907 et 1914 ? Ce qui est étrange, c'est que seulement une vingtaine de ces machines ont été à ce jour répertoriées, soit moins de 2% de survivance. C'est peu au regard des 5 à 8% que l'on retrouve en moyenne sur les autres modèles.

Payen Aigle P4
Détail du cachet
Circa 1914

 

 

V) 1915: Vente "Veuve Payen" à Alphonse Darras

En mars 1915, Veuve Payen vend son affaire à Alphonse Darras, qui tient boutique au 116 Bd Saint-Germain, à Paris. Ce n'est pas un inconnu ! C'est un ancien de la "Maison Deschiens", qui fabriquait des compteurs depuis le années 1870. Un peu comme Payen fabriquait au départ des arithmomètres griffés "Thomas de Colmar", Darras a sans doute fabriqué des arithmomètres de type P4 avant qu'il ne reprenne l'affaire à son compte. L'inventaire réalisé lors de la cession constitue une magnifique photographie de ce qu'était l'état de la production des arithmomètres Payen en ce début 1915. Il nous renseigne sur une multitude de choses. D'une part, de nombreux arithmomètres sont en stock. On dénombre une trentaine de modèles P3, neufs et d'occasion ainsi qu'une quarantaine d'arithmomètres de type P4 dernière génération. Certains sont encore en cours de montage (n° 1707 à n°1711). Ce qui est intéressant de noter, c'est la numérotation des modèles P4 neufs en stock. On a des n°500, un N°1015, puis on passe directement à la série des n°1600. Compte tenu que ce sont des machines en stock, donc en vente, ces trous dans la numérotation nous laissent un peu perplexe et nous renvoient à notre interrogation de tout à l'heure, à savoir si réellement, 1200 arithmomètres P4 ont été construits. Il est probable que beaucoup, beaucoup moins le furent !

Mais revenons à Alphonse Darras ...

1915: mauvaise période pour faire prospérer une affaire. Il faut alimenter la machine de guerre et le cuivre vaut de l'or ! Et puis il y a toutes ces machines en stock à vendre. En cette période trouble, Alphonse Darras fabriquera pourtant quelques machines (une cinquantaine peut-être) et apposera son propre monogramme AD. Encore une fois, une nouvelle numérotion sera utilisée (n°5500 à n°5550).

Ce choix de commencer au n°5500 correspond-il à la somme de tous les arithmomètres Thomas et Payen construits depuis 1850 ? Il est vrai que lorsque l'on additionne les 3900 arithmomètres Thomas et Payen aux 1700 modèles P4 , on arrive à peu près à cette valeur..

5550 arithmomètres Thomas et Payen construits !
Est-ce une réalité ?
Une réalité un peu gonflée ?
Une réalité vraiment gonflée ?

Je vous laisse le libre arbitre !!!

/VM

 

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2013